Mardi 30 septembre 2025, la Côte d’Ivoire célébrait la Journée Mondiale de Lutte contre la Rage (JMR). Dr Kallo Vessaly, Directeur des Services Vétérinaires et du Bien-être Animal (DSVBA) au Ministère des Ressources Animales et Halieutiques (MIRAH), fait le point de cette célébration et interpelle les populations sur le danger des maladies animales, notamment la rage.
le Directeur, dites-nous ce que c’est que la Direction des Services Vétérinaires et du Bien-être Animal (DSVBA), depuis quand êtes-vous à la tête de cette structure et quelles sont ses missions ?
Dr Kallo Vessaly : La Direction des Services Vétérinaires et du Bien-être Animal, en abrégé, DSVBA, est un service central du Ministère des Ressources Animales et Halieutiques, le MIRAH. Elle a pour mission principale d’améliorer la santé animale et d’assurer la sécurité sanitaire des denrées animales et d’origine animale. J’occupe cette fonction depuis août 2021. La DSVBA a d’abord un rôle de coordinateur de toutes les actions qui concourent à l’amélioration de la santé animale et de la sécurité sanitaire des denrées animales et d’origine animale. Pour atteindre cet objectif de coordination, la DSVBA élabore la réglementation en vigueur, met en place des plans de lutte et de contrôle des maladies animales, élabore des plans de surveillance des principaux dangers sanitaires qu’on peut trouver dans des denrées animales et d’origine animale mais aussi au niveau des exploitations d’élevage et même au niveau de la faune sauvage. La DSVBA a pour rôle, éventuellement, de participer au renforcement des capacités des acteurs et des parties prenantes de toute la chaîne de valeurs, notamment en ce qui concerne les bonnes pratiques d’hygiène et les bonnes pratiques de biosécurité dans nos élevages. Donc, les actions de la DSVBA participent aussi à l’élaboration des normes internationales notamment les normes de l’Organisation Mondiale de la Santé Animale ( OMSA). La DSVBA représente la Côte d’Ivoire au sein de l’organisation mondiale de la santé animale qui produit toute la norme qui permet de régir le commerce international en matière de denrées animales mais aussi en matière d’échanges d’animaux vivants et des produits.
Quelles sont les maladies animales auxquelles s’intéresse votre structure ?
Dr K.V. : Le Service vétérinaire s’intéresse à toutes les maladies animales, une panoplie de maladies. Il y a plus de 127 maladies animales et il y en a de nouvelles qui sont découvertes aussi de façon périodique. Mais, parmi ces maladies animales, nous priorisons des maladies conformément au code de la santé publique vétérinaire. Nous avons ce qu’on appelle les maladies prioritaires qui sont des maladies pour lesquelles on met en place une surveillance et qui demandent qu’on élabore des plans de lutte et d’intervention d’urgence et d’élimination. Ces maladies sont d’une plus grande priorité à cause de leur impact sur l’élevage mais aussi leurs conséquences éventuelles sur la santé humaine. La Rage, par exemple, est une maladie prioritaire en Côte d’Ivoire parce que c’est une zoonose qui est transmissible d’un animal à un humain. Une maladie telle que la Peste des Petits Ruminants (PPR) peut détruire tout un cheptel de petits ruminants. Elle est donc prioritaire pour nous en Côte d’Ivoire. La Peste Porcine Africaine (PPA) est aussi en priorité parce qu’elle fait beaucoup de victimes dans le cheptel national. Vous avez au moins 15 maladies animales qui sont prioritaires chez nous et qui font l’objet de plans d’intervention d’urgence, d’actions rapides et de surveillance par toutes des parties prenantes du système de surveillance national. Nous avons un réseau de surveillance de maladies qui sont à deux niveaux, voire même trois. Au premier niveau, ce sont les éleveurs euxmêmes qui sont les parties prenantes de la surveillance ; c’est pour cela que nous avons créé des groupements de défense sanitaires qui sont constitués d’éleveurs. Au deuxième niveau, il y a les administrations déconcentrées qui sont au contact. Le Ministère des Ressources Animales et Halieutiques (MIRAH) a 291 postes d’élevage. Des postes qui sont plus proches des éleveurs et qui peuvent rapporter tous les événements sanitaires et toutes ces informations à la DSVBA, laquelle les traite et fait un retour d’informations vers les opérateurs. La DSVBA utilise aussi ces informations pour prendre des décisions. Quand il s’agit d’une maladie à déclaration immédiate, il faut agir rapidement ; soit par un Arrêté, soit en faisant une vaccination en anneau pour protéger quand la maladie peut être vaincue par la vaccination, soit procéder à ce qu’on appelle dans notre jargon des abattages sanitaires pour circonscrire le mal.
Au nombre de ces maladies animales, il y aussi et surtout la Rage ; parlez-nous de cette zoonose…
Dr K.V. : La Rage est une maladie virale, due à un virus. C’est une zoonose, cela veut dire qu’elle est transmissible de l’animal à l’homme et vice versa. La Rage est hautement mortelle. Lorsque les signes cliniques de cette maladie apparaissent chez un individu, ce dernier va inéluctablement vers la mort. Face à la Rage, il n’existe pas de traitement. Elle se transmet par la salive d’un animal enragé. Les animaux qui peuvent avoir la Rage sont les mammifères à sang chaud. Une personne peut contracter la Rage, soit par le fait qu’un animal enragé l’ai léchée, soit que cette personne a été mordue par cet animal. On peut aussi attraper cette zoonose par les griffues. Quand un animal enragé griffe un individu, il lui inocule le virus de la Rage. En Afrique, ce sont plus de 24 000 personnes qui meurent chaque année de la Rage. Dans le monde, on a 59 000 personnes qui meurent chaque année de rage. Aujourd’hui en Côte d’Ivoire, c’est, en moyenne, une trentaine de personnes qui, officiellement, meurent chaque année de la Rage. Certaines recherches, notamment des études menées par l’Alliance mondiale de lutte contre la Rage, ont prouvé qu’en Côte d’Ivoire, on a plus de 500 personnes qui meurent chaque année de la Rage et d’autres études ont confirmé ce constat. Ce sont, en grand nombre, les enfants qui sont victimes de la maladie. Près de 50% de personnes qui meurent de la Rage sont des enfants de moins de 15 ans. En plus de son impact sanitaire, on a essayé d’évaluer l’impact économique de la Rage sur la Côte d’Ivoire. Le pays perd en moyenne près de 20 milliards de FCFA du fait de la Rage.
M. le Directeur, ces cinq dernières années, en Côte d’Ivoire, selon nos informations, c’est au moins 30 décès imputables à la rage annuellement. Des résultats qui montrent une hausse progressive du nombre de décès liés à cette maladie : 15 décès en 2021, 26 en 2022, 42 en 2023, 49 en 2024 et lors des 7 premiers mois de l’année 2025, ce sont 25 décès de rage qui ont été enregistrés au sein de 17 districts sanitaires sur les 113 que compte le pays. Comment expliquez cet accroissement du nombre de décès liés à la Rage en Côte d’Ivoire ?
Dr K.V. : En fait, c’est un accroissement apparent. On a amélioré le système de surveillance de la maladie en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, on a un système différent, beaucoup plus renforcé et intégré avec le Ministère de la Santé et le Ministère des Ressources Animales et Halieutiques, qui travaillent ensemble pour détecter beaucoup plus de cas de Rage. En Côte d’Ivoire, la sensibilisation contre la Rage s’est améliorée par rapport aux dix dernières années. Le pays a fait quand même un bon extraordinaire en matière de lutte contre la Rage. Quoi qu’on dise, en Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est le pays le plus avancé dans la lutte contre cette maladie animale. Au regard de l’évaluation de l’Alliance mondiale de lutte contre la Rage, en 2016, le pays était au niveau 1. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est au niveau 3, sur une échelle de 5. C’est le seul pays d’Afrique de l’ouest qui a atteint ce niveau-là. Donc il y a quand même de gros efforts qui ont été faits. Malheureusement, ça ne suffit pas pour interrompre la maladie parce qu’il faut vacciner au moins 70% de la population canine pour pouvoir vaincre la Rage. Or on a en moyenne 1,5 millions de de chiens. Cela veut dire qu’il faut vacciner au moins 1 à 1,2 millions de chiens par an pendant 5 ans. Si on réussit à le faire, on pourrait éliminer la Rage dans le pays. Tous nos animaux de compagnie, chien, chats, singes, mangoustes et même les chevaux, doivent être vaccinés contre la Rage. Si chaque propriétaire décide de vacciner son animal de compagnie, on ne parlera plus de Rage en Côte d’Ivoire.

La réalité c’est que, en majorité, les populations ne vaccinent pas leurs chiens…
Dr K.V. : En fait, les gens ont hérité de la méthode d’utilisation des animaux de compagnie depuis les villages. Il a un chien, il lui donne à manger quelquefois, mais pour la plupart du temps, le chien se cherche dans le quartier pour aller manger au dehors. Les soins de santé pour cet animal-là ne sont pas garantis. Or, le minimum qu’on demande aux populations, c’est de vacciner leurs chiens contre la Rage. On leur demande de donner à manger à leurs animaux de compagnie pour les maintenir à la maison. Un chien bien vacciné est une protection, non seulement pour la famille, mais aussi pour toute la communauté. On a vécu le drame de San Pedro où un seul chien enragé avait mordu 19 personnes à Gabiagui, un village de ce département. En vaccinant son chien, on protège sa propre famille d’abord et ensuite la communauté entière.
M. le Directeur, Pour l’organisation de la Journée Mondiale de lutte contre la Rage (JMR) en septembre 2025, le thème mondial était : « Agissons : toi, moi, la communauté ». Pourquoi un tel thème ?
Dr K.V. : Je vous fais remarquer que c’est la première fois, en 17 ans de célébration, qu’on n’a pas le mot « Rage » dans un thème de célébration de la lutte contre la Rage ; parce que cette fois-ci, on veut mettre l’accent sur la responsabilité des uns et des autres. Quand on dit « toi, moi » la responsabilité est d’abord individuelle parce que quand j’ai un chien ma première responsabilité, c’est de nourrir ce chien et de le vacciner. Ma deuxième responsabilité, c’est de m’informer sur les maladies potentielles que mon animal de compagnie peut avoir. Ma 3e responsabilité, c’est de participer à toute campagne de vaccination pour le compte de mon animal. Ensuite, il y a la communauté. Une seule personne ne peut pas gérer un problème qui est d’ordre sociétal. La Rage est un problème sociétal parce que le fait même de laisser les ordures dehors ça favorise la Rage parce que les chiens qui ne trouvent pas à manger individuellement vont aller autour de la poubelle et là-bas ils vont se bagarrer. S’il y a un qui a la Rage il va transmettre le virus à tout le reste. Donc la poubelle devient un point critique de propagation de la maladie. Si la communauté décide d’être propre, de ne pas avoir d’ordure on va limiter aussi la propagation de la Rage. Si toute la communauté s’engage, ça devient plus facile pour l’individu d’intégrer. Donc c’est pour ça qu’on insiste que ce soit une affaire individuelle. « Toi, moi », mais aussi une affaire de toute la communauté parce que c’est vraiment l’homme qui peut stopper la rage et si l’homme s’engage de façon individuelle et communautaire, on va atteindre notre objectif d’élimination de la Rage.
En Côte d’Ivoire, le Ministère des Ressources Animales et Halieutiques (MIRAH), en collaboration avec Ministère de la Santé, de l’Hygiène Publique et de la Couverture Maladie Universelle (MSHP CMU) a organisé la 19ème Journée Mondiale de la lutte contre la Rage (JMR 2025), le 30 septembre 2025, sous le thème : « Tous ensemble, agissons pour zéro mort de rage en Côte d’Ivoire ». Que retenir de la tenue de cette journée ivoirienne ?
Dr K.V. : En fait, ces activités ont été marquées par plusieurs temps forts. Le premier temps fort de cette journée de la lutte contre la Rage, c’était la formation des parties prenantes c’est-à-dire nos agents de santé, nos agents vétérinaires, nos enseignants et nos enfants. Je vous ai dit que la Rage affecte principalement les enfants qui n’ont pas de bonnes attitudes vis-à-vis des chiens. Ils ne savent pas par ignorance. Donc en formant nos enfants, on aura des adultes avertis, beaucoup plus responsables qui vont mieux prendre soin de leur chien et vacciner volontairement leurs animaux. Ensuite, il y a eu la prise en charge des victimes de morsure de chien pour tester la capacité de nos agents de santé parce qu’ils reçoivent beaucoup de victimes. Il y a de nouvelles connaissances en matière de traitement contre la Rage, de nouvelles approches et de nouvelles méthodes. Il faut donc améliorer les connaissances des agents vétérinaires qui vont aller vacciner les animaux. Il faut leur apprendre les bonnes attitudes : Comment vacciner l’animal ? Comment bien saisir l’animal pour ne pas se faire mordre soi-même et pour ne pas faire du mal à l’animal ? Comment adresser des messages aux propriétaires de chiens pour mieux les sensibiliser ? Il y a eu ensuite le volet de la sensibilisation des leaders communautaires. Si on veut toucher la communauté, il faut des leaders, des influenceurs, de vrais influenceurs qui sont nos chefs de village, qui sont nos chefs de communauté, qui sont nos imams, qui sont nos pasteurs, qui sont nos prêtres. Donc il y a eu cette grande réunion de sensibilisation à la Mairie d’Abobo. L’autre point très important, c’est la sensibilisation des journalistes. Il y a eu plusieurs organes de presse qui ont été invités à se former et à bien comprendre la Rage parce que pour nous nous sensibiliser il faut trouver le bon canal. Et si le canal est approprié, si les messages sont bien adressés conformément à la sensibilité de la cible, on atteint la cible et les gens comprennent mieux. Il y a eu la célébration de la journée elle-même qui a été ponctuée par une marche en hommage aux victimes de la Rage. Voilà un peu ce qu’ont été les grandes articulations de cette journée ivoirienne. Après cette journée, il y a eu des campagnes de vaccination gratuites jusqu’au 10 octobre 2025.
Quelles sont les difficultés que vous rencontrez sur le terrain ?
Dr K.V. : De mon point de vue, la première difficulté, c’est le refus des propriétaires de vacciner leurs animaux. On peut éliminer la Rage dans tout le pays si chacun décide de vacciner son animal de compagnie. Aujourd’hui, on a 291 postes d’élevage où on peut vacciner les animaux. Et chaque année, pendant la période du mois de septembre, on lance des campagnes gratuites pour amener les gens à vacciner leurs animaux. Nous sommes obligés de faire de la sensibilisation, de la communication. La deuxième difficulté, qui découle de la première, est le manque de moyens. Pour pouvoir vacciner chaque année un million de chiens, si on veut atteindre nos objectifs, il faut faire gratuitement la vaccination. Le fardeau économique est également considérable : la rage entraîne des pertes évaluées à 20 milliards FCFA par an, en raison des coûts de soins et des impacts socio-économiques. Le budget nécessaire pour l’élimination sur dix ans est estimé à 18 milliards FCFA, soit 1,8 milliard par an. L’autre obstacle, c’est l’ignorance de certains propriétaires d’animaux. Dans certains villages, il se dit que quand on vaccine un chien, cela diminue sa performance à la chasse. C’est archifaux ! Il faut changer certaines perceptions négatives des gens. D’autres difficultés sont liées aux réseaux sociaux qui diffusent des rumeurs non fondées présentées comme des vérités scientifiques. Quand on a un chien, il faut qu’on soit responsable. Si on n’est pas capable de vacciner un animal de compagnie, ne le prenons pas.
Interview réalisée par
André SELFOUR



