L’interdiction prochaine de la viande bovine brésilienne sur le marché européen relance le débat sur l’usage des antimicrobiens dans l’élevage intensif. Adoptée à l’unanimité par les experts des États membres de l’Union européenne, cette mesure entrera en vigueur le 3 septembre, quelques mois seulement après l’application provisoire de l’accord commercial entre l’UE et le Mercosur.
Les autorités européennes reprochent au Brésil l’utilisation de médicaments destinés à accélérer la croissance des animaux et à améliorer la rentabilité des élevages. Bruxelles estime également que les garanties sanitaires et les systèmes de traçabilité brésiliens ne respectent pas pleinement les normes vétérinaires européennes en vigueur depuis 2019.
Cette décision pourrait avoir des répercussions économiques importantes. Premier exportateur mondial de bœuf, le Brésil a exporté en 2025 près de 3,5 millions de tonnes de viande bovine pour une valeur record de 18 milliards de dollars (10 017 000 000 000 Franc CFA). L’Union européenne représentait son quatrième marché avec près de 129 000 tonnes importées pour plus de 850 millions d’euros.
Pour plusieurs organisations de défense des animaux, cependant, le problème dépasse largement la question des antibiotiques. Elles dénoncent surtout les modèles d’élevage intensif qui favorisent les maladies et rendent l’utilisation massive des antimicrobiens presque inévitable.
Sabrina Gurtner, de l’Animal Welfare Foundation, estime que ces médicaments seraient moins nécessaires si les animaux étaient élevés dans de meilleures conditions, avec moins de stress et davantage de respect de leurs comportements naturels.
Dans l’Union européenne, l’utilisation des antimicrobiens est strictement encadrée. Tous les produits commercialisés sur le marché européen, qu’ils soient produits localement ou importés, doivent respecter les mêmes normes sanitaires et phytosanitaires.
« Environ 75 % des antimicrobiens utilisés dans le monde sont destinés à l’élevage »
Les antimicrobiens regroupent les antibiotiques, les antiviraux et les antifongiques. Initialement destinés à traiter les animaux malades, ils sont aussi utilisés dans certains systèmes industriels pour accélérer la croissance des animaux, améliorer la conversion alimentaire et limiter les pertes.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 75 % des antimicrobiens utilisés dans le monde sont destinés à l’élevage, et la majorité de ces usages ne sont pas thérapeutiques. Alors que l’Union européenne interdit ou limite fortement les antibiotiques promoteurs de croissance, certaines pratiques restent autorisées dans plusieurs régions d’Amérique latine.
Le Brésil a récemment interdit cinq antimicrobiens sur son marché intérieur, mais cette mesure ne concernait pas les animaux destinés à l’exportation. Les autorités européennes pointent également les insuffisances du système brésilien de traçabilité des animaux.
Face à cette décision, le gouvernement brésilien a annoncé vouloir prendre toutes les mesures nécessaires pour faire annuler l’interdiction.
Au-delà du conflit commercial, les experts sanitaires alertent sur les risques liés à la surutilisation des antimicrobiens. Leur usage excessif favorise l’apparition de bactéries résistantes aux traitements, transmissibles à l’être humain par l’alimentation, les animaux ou l’environnement.
L’OMS considère aujourd’hui la résistance aux antimicrobiens comme l’une des principales menaces sanitaires mondiales. Elle aurait causé directement 1,27 million de décès dans le monde en 2019 et contribué à près de 5 millions d’autres décès. Dans l’Union européenne, environ 35 000 décès par an sont liés à ce phénomène.
Pour les défenseurs du bien-être animal, les antibiotiques ne sont finalement qu’un symptôme d’un système plus profond marqué par la surpopulation animale, le stress, des conditions de logement dégradées et une forte pression sanitaire.
« Améliorer le bien-être animal permettrait aussi de réduire le recours aux médicaments »
La Dre Elena Nalon, responsable scientifique d’Eurogroup for Animals, estime que le recours massif aux antimicrobiens contribue à maintenir des modèles d’élevage où les animaux vivent dans des conditions favorisant naturellement les maladies. Selon elle, améliorer le bien-être animal permettrait aussi de réduire le recours aux médicaments.
Cette controverse survient alors que l’accord commercial UE-Mercosur suscite déjà de fortes tensions. Après plus de vingt-cinq ans de négociations, cet accord prévoit une ouverture accrue du marché européen aux exportations agricoles sud-américaines, avec notamment un quota supplémentaire de 99 000 tonnes de bœuf autorisé chaque année.
De nombreux agriculteurs européens dénoncent une concurrence déloyale, estimant que les producteurs sud-américains ne sont pas soumis aux mêmes exigences environnementales et sanitaires.
Les organisations de protection animale vont encore plus loin. L’Animal Welfare Foundation affirme avoir documenté, dans plusieurs pays du Mercosur, des pratiques d’élevage incompatibles avec les standards européens, notamment dans de vastes parcs d’engraissement où les animaux subiraient d’importantes souffrances.
Pour ces ONG, l’interdiction de la viande brésilienne soulève donc une question plus large : celle du modèle agricole que l’Europe souhaite encourager et des valeurs qu’elle entend défendre dans ses échanges commerciaux internationaux.
Source : Yahoo actualités



