Premier producteur africain de poisson d’élevage, l’Egypte s’apprête à exporter ses produits aquacoles vers l’Union européenne (UE), selon reporterre.net. Cette réussite économique repose principalement sur l’élevage intensif du tilapia dans le delta du Nil, notamment dans la région de Kafr el-Sheikh. Dans cette zone marécageuse peu favorable à l’agriculture, la pisciculture est devenue une source importante de revenus et d’emplois pour des centaines de milliers de personnes en trente ans.
Chaque année, le pays produit près de 2 millions de tonnes de poissons, dont 80 % proviennent de l’aquaculture. Le secteur fournit environ un quart des protéines consommées par les ménages égyptiens et représente un marché estimé à 3,5 milliards de dollars (1 961 750 000 000 Franc CFA). Selon l’organisation WorldFish, cette industrie aurait permis à plus de 260 000 personnes de sortir de la pauvreté. Dans un contexte de forte inflation et de crise économique, la pisciculture apparaît comme un pilier de la sécurité alimentaire nationale.
Le tilapia, espèce phare de cette production, est apprécié pour sa résistance et sa croissance rapide. Mais son élevage intensif repose sur une technique controversée : la production de poissons exclusivement mâles grâce à l’administration d’hormones dans les premiers jours de vie. Les mâles grandissent plus vite et atteignent une taille plus importante, ce qui augmente la rentabilité des fermes.
Cette méthode soulève cependant d’importantes inquiétudes sanitaires et environnementales. Plusieurs études menées en Égypte ont montré que ces traitements hormonaux pouvaient provoquer des altérations d’organes chez les poissons et des troubles hépatiques chez des rats nourris avec ces tilapias. D’autres recherches ont révélé la présence de résidus hormonaux dans des poissons destinés à la consommation humaine. Or, la testostérone utilisée est considérée comme un perturbateur endocrinien potentiellement dangereux, raison pour laquelle l’Union européenne interdit depuis 1981 l’usage d’hormones dans les élevages animaux.
Les poissons d’élevage égyptiens sous testostérone bientôt importés en Europe
L’annonce de futures importations vers l’Europe soulève donc des interrogations sur les normes sanitaires appliquées. Les autorités européennes n’ont pas encore précisé comment elles comptent gérer ces différences réglementaires. Selon certaines informations, l’armée égyptienne, très présente dans l’économie du pays et désormais active dans la pisciculture, chercherait à faire certifier certaines de ses fermes selon des standards internationaux.
D’autres problèmes préoccupent également les chercheurs. Une étude du Middle East Institute publiée en 2023 indique que de nombreuses fermes utilisent des eaux polluées issues du drainage agricole ou industriel. Ces eaux favoriseraient les maladies et contiendraient des métaux lourds à des niveaux supérieurs aux seuils de sécurité pour l’être humain.
Par ailleurs, l’expansion des fermes aquacoles contribue à la dégradation des milieux naturels, notamment du lac Bourlos, dont la surface a diminué d’environ 30 % en quarante ans. La pollution et l’eutrophisation du lac entraînent la disparition progressive de certaines espèces marines et fragilisent la pêche traditionnelle.
Les pêcheurs locaux dénoncent aussi la concurrence du poisson d’élevage, moins coûteux et plus gros, qui réduit leurs revenus. Beaucoup ont dû abandonner leur métier ou émigrer. Ainsi, derrière le succès économique de la pisciculture égyptienne, se cachent des enjeux sanitaires, environnementaux et sociaux qui suscitent de nombreuses critiques, alors même que l’Union européenne renforce sa coopération avec Le Caire.
Sandrine KOUADJO



