Amy Traoré alias Amy Trading, éleveuse basée à Agboville dans le sud d’Abidjan, membre active de l’association « Braves Éleveurs de Côte d’Ivoire » (BECI), a bien voulu nous accorder un entretien. Avec 22 ans de parcours dans l’élevage, Amy Traoré dit qu’elle y gagne sa vie et donne des conseils aux générations futures.
Amy Traoré, comment tout a commencé pour vous dans l’élevage ?
Amy Traoré alias Amy Trading (A.T) : À la base, j’ai commencé par amour. J’aime les animaux, et c’est cela qui m’a poussée vers l’élevage des moutons. Pendant la fête de la Tabaski, j’ai chez moi une grande quantité de bêtes. Je me déplace sur les différents marchés avec mes collaborateurs pour pouvoir augmenter mon cheptel et satisfaire ma clientèle. Cela fait maintenant vingt-deux (22) ans que je vis de cette activité. Leur organisme souffre du changement climatique. Du coup, je préfère désormais miser sur les races locales ou les croisements.
Après vingt-deux ans dans ce métier, qu’est-ce qui a changé pour vous depuis vos débuts ?
A.T : Au début, je pratiquais simplement l’achat-revente. Mais grâce à mon association, les Braves Éleveurs de Côte d’Ivoire, j’ai appris énormément. On y donne des formations sur la manière de tenir les moutons, sur l’alimentation, les soins. C’est une vraie famille d’amour. Par exemple, je ne savais pas qu’il faut arrêter de nourrir les bêtes douze heures avant l’abattage. C’est un vétérinaire venu par l’intermédiaire de l’association qui nous l’a expliqué. Avant, je donnais à manger jusqu’à la dernière minute. Aujourd’hui, je maîtrise mieux les bonnes pratiques.
Vous évoquez souvent « l’amour » et « la famille ». L’élevage est-il aussi une affaire de cœur ?
A.T : Absolument ! Ce métier, on ne le fait pas par hasard. Moi, je suis venue là par passion. Et cet amour, je l’ai transmis à mes enfants. Mon fils est ingénieur agronome. Depuis qu’il est petit, il voit sa maman travailler avec les bêtes, et cela l’a orienté naturellement vers ce secteur. Ma fille aussi m’accompagne aujourd’hui. Voir ses enfants prendre le relais, c’est une grande joie.
Comment organisez-vous votre activité entre Agboville et Abidjan ?
A.T: Ma bergerie se trouve à Agboville. C’est là que j’élève mes moutons. Mais pour la Tabaski, je les envoie à l’abattoir d’Anyama, où je suis présente en personne. Nous déchargeons les bêtes sur place. Cela fait des années que je fais la navette, et je ne rencontre pas de problème particulier. L’essentiel est d’avoir des animaux de qualité et de répondre à la demande.
Vous avez parlé de réservations en ligne. La vente a-t-elle évolué avec le numérique ?
A.T: Tout à fait. Avant-hier, j’ai fait un live sur les réseaux sociaux. Des clients m’ont contactée pour me dire : « Je suis intéressé par tel gabarit, montre-moi les moutons. » Je leur ai montré. Certains réservent comme cela, à distance. J’ai des animaux de race locale, mais aussi des races importées du Mali ou d’ailleurs. Je complète parfois mon cheptel avec des bêtes venues du Burkina, achetées sur place. Cependant, j’ai eu des problèmes avec certains moutons importés qui ne supportent pas l’humidité de notre zone. Leur organisme souffre du changement climatique. Du coup, je préfère désormais miser sur les races locales ou les croisements.
Vous êtes une femme dans un milieu encore très masculin. Quel message adressez-vous aux autres femmes ?
A.T: Je leur dis que l’élevage n’a pas de sexe. Il n’y a pas de métier d’homme ou de métier de femme. Quand l’élevage est bien fait, il nourrit son homme et sa femme, bien sûr. Ce que je gagne dans l’élevage me permet de vivre ma vie. J’invite mes sœurs à se donner à tout type d’élevage. On peut commencer petit, chez soi. Une femme bien formée, c’est toute une famille qu’elle entraîne. Elle peut mettre ses enfants dedans, et même son mari. Pourquoi aller peiner à l’extérieur quand on peut produire localement ?
Certaines personnes pensent que la Côte d’Ivoire n’a pas assez d’espace pour élever des moutons. Qu’en pensez-vous ?
A.T: C’est une idée reçue. On entend souvent que les Ivoiriens n’ont pas de place pour garder leurs bêtes. Mais moi, j’ai ma bergerie dans la cour de mon père, au départ toute petit, et aujourd’hui j’ai un vaste espace à Agboville où je lève mes moutons sans problème. Ce n’est pas une question d’espace, c’est une question d’organisation et de volonté. Beaucoup de gens croient que tous les moutons viennent du Niger, du Mali ou du Burkina. Mais non, nous aussi, en Côte d’Ivoire, nous produisons des moutons. Il faut simplement le faire savoir. On y apprend les bases : l’alimentation, la santé animale, la gestion. Ensuite, il faut aimer ce qu’on fait. L’élevage, c’est du quotidien, de la patience, mais cela rapporte.
Vous parlez souvent de formation. Quels conseils donneriez-vous à une personne qui veut se lancer ?
A.T : D’abord, rejoindre une association comme BECI. On y apprend les bases : l’alimentation, la santé animale, la gestion. Ensuite, il faut aimer ce qu’on fait. L’élevage, c’est du quotidien, de la patience, mais cela rapporte. Moi, grâce à l’élevage, j’ai pu construire beaucoup de choses. Ma bergerie a grandi. J’ai pu scolariser mes enfants. Mon fils est ingénieur agronome, ma fille travaille avec moi. Cela n’a pas de prix.
Justement, quelle est votre fierté aujourd’hui ?
A.T: Ma fierté, c’est d’avoir transmis. Quand je vois mon fils, qui a choisi l’agronomie à cause de ce qu’il voyait à la maison, je me dis que j’ai réussi. Et je suis heureuse d’être la seule femme parmi les délégués de l’INTERPRu. Ce n’est pas un titre, c’est une responsabilité. Je porte la voix des éleveuses qui n’osent pas encore parler. Je leur dis : venez, l’élevage n’a pas de sexe. On peut toutes le faire.
Propos recueillis par André SELFOUR



