Ludovic Gnagui (spécialiste en aquaponie) : « Comment élever des protéines animales et cultiver des végétaux »

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Ludovic Leclerc Gnagui 53 ans, franco-ivoirien, est le Patron d’Aquaponics, une entreprise spécialisée en Aquaponie. Il entend contribuer au développement de cette agriculture durable

Ludovic Leclerc Gnagui 53 ans, franco-ivoirien, est le Patron d’Aquaponics, une entreprise spécialisée en Aquaponie. Il entend contribuer au développement de cette agriculture durable en Côte d’Ivoire à travers la ferme écologique Aquafarm située à Bingerville. Dans cet entretien, il parle des potentialités de l’aquaponie pour répondre aux enjeux agricoles et alimentaires de demain.

M. Ludovic Leclerc Gnagui, dites-nous ce que c’est que l’aquaponie ?

Ludovic Leclerc Gnagui: L’aquaponie, c’est la combinaison de deux cultures: l’aquaculture, qui est l’élevage d’organismes aquatiques comme les poissons et d’autres espèces comme les crevettes, les moules et l’hydroponie, avec la culture de végétaux hors-sol avec un substrat enrichie ou une solution enrichie.

 

Quels sont les avantages de cette technique par rapport à la culture traditionnelle ?

L.L. G : Il y a énormément d’avantages à pratiquer l’aquaponie. Pour en citer quelques-uns, on va dire qu’avec une seule technique agricole, on va pouvoir à la fois élever des protéines animales et cultiver des végétaux, que ce soit des plantes, des légumes ou des fruits. On a aussi l’avantage d’être en système recirculé, ce qui permet de conserver l’eau et de ne pas en gaspiller, jusqu’à environ 90% d’économie d’eau. L’eau circule dans un circuit fermé où elle va être perpétuellement recyclée ; on ne perd qu’à peu près 10% d’eau sur le volume initial. Les autres avantages, c’est une discipline qui ne demande pas beaucoup d’espace et qui a un impact très, très faible sur le contexte ou le terrain où elle se situe. Et pour finir, cela permet de produire des aliments de très grande qualité, extrêmement sains, car l’utilisation de pesticides ou d’engrais chimiques est interdite. Puisque nous sommes dans un écosystème où tout est lié, on a les poissons qui sont liés aux plantes et les plantes qui sont liées aux poissons. Donc cela nous interdit d’utiliser des produits chimiques. Voilà l’ensemble des avantages que requiert cette discipline, mais il y a encore plein d’autres avantages à pratiquer l’aquaponie, qui peut se faire à tout âge, de 7 à 87 ans.

 

Comment l’aquaponie peut-elle être adaptée aux réalités locales ?

L.L. G : Avec un travail rigoureux et sérieux, nous avons commencé par un modèle pédagogique et expérimental. Un modèle pilote, afin de pouvoir réaliser nos propres essais et tests, valider les choses qui fonctionnent en contexte et celles qui ne fonctionnent pas, et déterminer quelles sont les espèces végétales ou animales les mieux adaptées à la technique aquaponique.

C’est pour cette raison que nous avons décidé de créer  AquaFarm, afin de nous permettre d’avoir suffisamment d’informations et de pouvoir ensuite passer à un modèle commercial.

 

Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face ?

L.L. G : Les premiers défis vont être liés au fait que l’aquaponie est encore méconnue, ou en tout cas généralement pas assez connue. Nous avons donc une étape qui est celle de la vulgarisation. Nous essayons de parler au maximum de l’aquaponie, de la technique, mais aussi de ses vertus. Il y a également un contexte qui est nouveau. Il n’existe pas encore de modèle économique établi en Côte d’Ivoire. Il reste donc à éprouver ces modèles-là et à sensibiliser un maximum de personnes.

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Y a-t-il des opportunités pour l’aquaponie en Côte d’Ivoire ?

L.L. G : Les opportunités sont immenses. La Côte d’Ivoire représente un terrain de jeu et un terrain d’expérimentation fantastique pour la pratique de l’aquaponie. Il y a une très forte demande en poissons et en ressources halieutiques, mais aussi en végétaux de bonne qualité. L’avantage de l’aquaponie, c’est qu’elle vient non pas se substituer aux cultures conventionnelles, comme le maraîchage ou l’aquaculture, mais en complément. C’est une technique qui peut permettre à certaines personnes qui sont dans le nord du pays, ou dans des endroits où les terrains ne seraient pas propices à la culture, ou bien où l’eau viendrait à manquer ou la ressource en eau ne serait pas de bonne qualité, de pouvoir continuer à produire. Notre ambition est bien sûr de travailler dans notre pays, la Côte d’Ivoire, mais aussi de pouvoir nous exporter sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et, plus largement, sur l’ensemble du continent africain.

 

Comment se déroule concrètement cette activité au quotidien, du poisson à la plante ?

L.L. G : Chaque matin, nous commençons par une visite de routine afin de nous assurer que les infrastructures n’ont subi aucune avarie : absence de fuite, bon fonctionnement des installations électriques, etc. Nous nourrissons ensuite les poissons, car ils ont très faim le matin. Cette étape nous permet également d’observer leur état de santé, de vérifier qu’ils s’alimentent correctement et qu’aucun poisson n’est malade. Nous passons ensuite du côté des plantes pour effectuer les opérations de repiquage, de récolte ou encore vérifier l’absence de nuisibles ou d’attaques survenues pendant notre absence. Cette routine débute généralement à partir de 6 heures du matin jusqu’à environ 7 h 30 ou 8 heures. Ensuite, nous consacrons le reste de la matinée aux récoltes et aux semis.

Quels matériaux et équipements sont nécessaires ?

L.L. G : En aquaponie, on a la possibilité d’utiliser bon nombre de matériaux. Aussi bien des matériaux de récupération ou neufs. L’avantage de cette technique est qu’elle nous permet de faire aussi bien du low-tech, c’est –à dire de travailler avec des éléments simples et peu coûteux, mais également des installations high-techs, utilisant des bassins préfabriqués, des équipements automatisés, de la domotique et différents appareils de contrôle permettant de suivre l’exploitation à distance, à la maison.

 

Dites-nous les conditions idéales pour démarrer un système aquaponique et quelles espèces de poissons choisissez-vous?

L.L. G : Il faut analyser le contexte. Il est essentiel de vérifier l’implantation du système aquaponique afin que les végétaux bénéficient d’une luminosité suffisante. Nous observons également l’architecture du terrain afin de savoir s’il y a du dénivelé ou pas. Cela permet de déterminer si les installations vont être en gravitaire, du haut vers le bas, ou si on va les mettre à plat et ensuite voir la taille pour pouvoir bien dimensionner notre système aqaponique en fonction du terrain à disposition.  Pour une installation domestique, il faut principalement disposer d’un minimum de soleil. Toutefois, il est aussi possible d’apporter un éclairage artificiel. En réalité, très peu de contraintes empêchent de pratiquer l’aquaponie à domicile. Il est possible d’en faire pratiquement partout. Certaines techniques proches, comme l’hydroponie ou l’aéroponie, sont même utilisées dans l’espace. Cela montre que l’aquaponie peut être mise en œuvre dans de très nombreux environnements. Parmi les espèces de poisson que nous élevons, nous avons choisi différentes souches de tilapia : des souches brésiliennes, asiatiques, locales, ainsi que des souches hybrides. Nous avons un moment travaillé aussi d’autres espèces comme le silure, le machoiron. Nous avons même essayé la crevette. Le but étant de voir quelles sont les impacts ou les interactions que cette culture a avec ces différents éléments vivants pour pouvoir partir par la suite sur des modèles commerciaux et bien les adapter à l’aquaponie. En aquaponie on peut faire tous les types de poissons d’eau douce pour peu que le système soit bien réalisé. Chaque cycle équivaut à 6 mois. Tous les 6 mois nous partons sur des espèces différentes. A ce jour nous avons essayé 5 à 6 espèces. En Côte d’Ivoire, nous privilégions les espèces qui sont disponibles sur place pour que ce soit beaucoup plus facile de nous approvisionner en alevins. On est vraiment sur l’économie circulaire, le but ce n’est pas forcement d’aller chercher ce qui se fait à l’extérieur mais de faire avec ce qu’on a dans notre pays.

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Comment assurez-vous l’équilibre entre poissons et plantes et quels types de végétaux sont introduits ?

L.L. G : L’avantage de l’aquaponie est que ce n’est pas nous qui assurons l’équilibre des plantes et des poissons. C’est un écosystème. Notre travail c’est de mettre en place cet écosystème faire en sorte qu’il n’y ait pas de manque.  Une fois mis en place, il fonctionne tout seul comme dans la nature. Nous sommes là comme surveillant pour veiller à ce qu’une partie ou l’autre ne soit pas déséquilibrée à partir du moment où tous les paramètres sont bons, la nature fait son travail toutes seules. En ce qui concerne les végétaux, nous cultivons à la fois des légumes feuilles, des légumes fruits, ainsi que de nombreuses herbes aromatiques. Rien n’est interdit en culture aquaponique. Presque tout peut pousser. Il y a certaines variétés qui demandent simplement à être mieux adaptées, d’autres n’aiment tout simplement pas le climat. Mais la technique aquaponique permet de faire pousser tous les fruits et légumes que l’on souhaite à l’exception, peut-être, des manguiers, En dehors de çà on peut tout faire. À ce jour, nous cultivons de nombreuses herbes aromatiques et beaucoup de légumes feuilles : basilic, sauge, différentes menthes, vanille, piments, fleurs comestibles, toute une variété de salades diverses, gombos, concombres, épinards, et j’en oublie certainement.

 

Comment garantir la qualité sanitaire de l’écosystème ?

L.L. G : Les garanties, c’est avant tout de maintenir un bon équilibre : avoir une eau de bonne qualité, ne pas introduire de produits indésirables, éviter le stress des poissons et limiter les nuisibles ou micro-organismes qui pourraient s’attaquer aux plantes. Si ces conditions sont remplies, tout fonctionne correctement. La meilleure technologie, selon moi, reste l’humain. Il n’y a rien de mieux qu’une personne physique pour observer la bonne santé des plantes et des poissons.

 

Un mot sur la récolte des légumes et des poissons ?

L.L. G : Pour la récolte, il y a plusieurs façons de procéder. On peut décider de récolter après les semis, c’est-à-dire en une seule fois, laissant le système monter progressivement en charge jusqu’à son apogée, puis repartir sur un nouveau cycle. Ou bien travailler par cohortes : introduire des juvéniles par groupe, et lorsque les poissons atteignent le bon poids, faire entrer autant de nouveaux poissons que ceux qui sont sortis. Cela permet de conserver la même charge de poissons dans les bassins, donc le même niveau de nutriments. C’est exactement la même chose pour les plantes : à chaque récolte, réaliser des semis en parallèle, pour avoir des récoltes tournantes. Cela permet de maintenir un système équilibré toute l’année.

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Parlez-nous du coût d’un kit de démarrage ?

L.L. G : Le coût d’un kit de démarrage va dépendre de sa taille du projet. Que l’on choisisse de fabriquer soi-même ou d’acheter. Dans mon entreprise Aquaponics, nous avons des kits qui démarrent à 300.000 francs CFA et peuvent aller jusqu’à 5 millions, selon l’esthétique et la taille de l’équipement. Nous faisons en sorte de vous donner des kits prêts à être utilisés Ces kits avec  les poissons, les plantes et le substrat. Pour une exploitation commerciale, on estime le coût entre75.000 et 100.000 francs CFA par mètre carré. Pour commencer à un niveau semi-commercial, un investissement d’environ 5 millions peut suffire. Pour cette taille, on peut réaliser une estimation sur 5 ans, mais une bonne prévision dépend non seulement de la technique aquaponique, mais aussi des choix d’espèces animales et végétales, ainsi que du circuit de commercialisation choisi. Et puis, il ne s’agit plus vraiment uniquement d’aquaponie, mais aussi de vente et de commerce, un autre métier à part entière. Pour pouvoir bien quantifier le revenu de votre installation commerciale, il y a une étude de marché à faire au préalable et entre dans un secteur qui est complémentaire au secteur agricole qui est la vente. Savoir produire est une chose, savoir vendre en est une autre.

M.Gnagui, est-ce que l’aquaponie nourrit vraiment son homme ?

L.L. G : À cette réponse, j’aurais tendance à vous dire oui, tout en étant mitigé. Elle peut nourrir son homme à condition d’avoir bien maîtrisé la technique et de savoir pour quelle raison on décide de faire un système aquaponique.

Est-ce que cela va être pour la résilience personnelle ? C’est-à-dire, est-ce qu’on va faire un système aquaponique uniquement domestique pour pouvoir avoir un complément ? Ou alors est-ce qu’on va avoir un système, une ferme aquaponique, pour faire de la commercialisation ? Dans ce cas-là, j’ai envie de dire que l’aquaponie fonctionne, mais que le métier de la vente est encore un autre métier. Il faut donc que tout soit synchronisé pour que ça fonctionne.

Donc oui, cela peut nourrir son homme, mais à condition d’avoir fait tout ce qu’il faut au préalable. Je conseillerais aux personnes qui souhaitent se lancer de se former, d’acquérir des connaissances et de bonnes informations, afin d’éviter d’investir inutilement. Il est également important de bien identifier leurs besoins ainsi que le contexte dans lequel ils vont développer leur exploitation.

 

Interview réalisée par Mireille YAPO

 

 

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